La redevance aéroportuaire au cœur d’un bras de fer entre compagnies et autorités
Libreville, 27 mai 2026 – Entre fiscalité jugée excessive et ambition de faire de Libreville un hub régional, le dialogue se tend.
A près la suspension effective de la ligne Istanbul-Libreville par Turkish Airlines le 15 juin prochain, et les rumeurs persistantes d’un retrait de Royal Air Maroc, l’Aéroport International Léon Mba se retrouve au centre d’une équation complexe : financer sa modernisation sans faire fuir les transporteurs.
1. La situation : des départs qui interrogent Le 24 avril 2026, Turkish Airlines a officialisé la suspension de 18 destinations internationales, dont 9 en Afrique subsaharienne. Libreville figure sur la liste aux côtés de Kinshasa, Luanda et Pointe-Noire. La compagnie évoque une « pause saisonnière étendue » avec une reprise potentielle à l’hiver 2026-2027. Sur le terrain, c’est la fin de 13 ans de présence ininterrompue et la perte du seul lien direct vers Istanbul, porte d’entrée vers l’Asie et l’Europe de l’Est.
Dans son sillage, plusieurs sources du secteur rapportent que Royal Air Maroc réévalue sa desserte Casablanca-Libreville. Aucun communiqué officiel n’a encore confirmé la suspension, mais les agences de voyage anticipent déjà des réaménagements. Si RAM se retire, Air France, Ethiopian Airlines et Asky deviendraient les seules compagnies long-courriers à relier Libreville aux grands hubs. 2. Le point de friction : la redevance aéroportuaire Côté compagnies aériennes, le message est clair : les coûts d’exploitation au départ de Libreville ne sont plus tenables. Trois postes sont régulièrement cités : Turkish Airlines Royal Air Maroc: - Redevances aéroportuaires : Jugées parmi les plus élevées de la sous-région, elles pèsent sur chaque billet vendu. - Prix du kérosène : Le carburant livré à Libreville coûte plus cher qu’à Douala ou Abidjan, faute de volume et de concurrence. - Taxes de survol et de sécurité : Accumulation de frais qui réduit la marge sur des lignes déjà à faible yield.
Les transporteurs dénoncent un « surcoût injustifié » qui rend les liaisons déficitaires dès que le taux de remplissage passe sous 75%. Pour des lignes « terminator » comme Libreville, où le trafic point-à-point reste limité, l’équation économique bascule vite. Côté autorités gabonaises, l’ANAC et GSEZ Airports défendent une redevance « indispensable » pour financer le plan de transformation de l’aéroport. L’objectif affiché : porter la capacité à 2 millions de passagers par an, certifier l’aéroport aux normes OACI, moderniser le terminal et attirer de nouvelles compagnies. « Sans ressources propres, pas d’investissement. Sans investissement, pas de hub », résume un cadre proche du dossier. L’État met en avant les 45 milliards FCFA déjà engagés depuis 2023 pour la piste, le balisage et la nouvelle aérogare en chantier. 3. Les enjeux pour le Gabon 1. Connectivité et souveraineté : Perdre Turkish Airlines et potentiellement RAM, c’est réduire les options des Gabonais vers le Maghreb, la Turquie et l’Asie. Cela rallonge les temps de trajet, augmente les tarifs et isole davantage la destination. 2. Attractivité économique : Le Gabon veut capter une partie du trafic de transit de l’Afrique centrale. Un hub ne se décrète pas sans un réseau de compagnies. Chaque départ fragilise la crédibilité du projet. 3. Équilibre budgétaire : L’aéroport est un actif stratégique. Trop taxer tue le trafic. Ne pas investir condamne l’infrastructure à l’obsolescence. Libreville cherche le point d’équilibre entre compétitivité et autofinancement. 4. Les défis à court et moyen terme.
Défi 1 : Restaurer la confiance des compagnies Les transporteurs demandent un audit transparent des redevances et un mécanisme de modulation selon le trafic. La balle est dans le camp des autorités pour proposer un calendrier de baisse conditionné à l’augmentation des fréquences. Défi 2 : Réduire les coûts structurels Le prix du carburant reste un handicap. Une mutualisation des achats à l’échelle CEMAC ou des incitations fiscales temporaires sont évoquées par les experts du secteur pour aligner Libreville sur Douala et Malabo. Défi 3 : Diversifier le réseau Avec le retrait de deux acteurs majeurs, le Gabon doit accélérer les négociations avec d’autres compagnies. Qatar Airways, Turkish Airlines pour un retour, et des low-cost régionales sont citées. Mais sans offre tarifaire compétitive, les discussions patinent.
Défi 4 : Communiquer et anticiper L’absence de communication officielle de l’ANAC sur le cas RAM entretient la spéculation. Les passagers déjà bookés sur Casablanca s’inquiètent des modalités de remboursement et de reprotection. Une cellule de crise est attendue par les agences. Une partie décisive pour l’avenir de Léon Mba Libreville joue serré. Les autorités misent sur la montée en gamme de l’aéroport pour justifier la redevance. Les compagnies, elles, arbitrent à l’euro près et n’hésitent plus à couper les lignes non rentables.
Si aucun compromis n’émerge d’ici la haute saison 2026, le risque est clair : voir l’Aéroport Léon Mba se transformer en destination de niche, loin de l’ambition de hub régional portée par le Gabon. La prochaine réunion entre l’ANAC, GSEZ Airports et les transporteurs, prévue début juin, sera scrutée de près par tout le secteur.
