Gab-Pêche, naufrage d’un projet phare
La mauvaise gouvernance et le manque de professionnalisme coulent la pêche artisanale ?
L ibreville, 21 mai 2026 - Présenté en août 2025 comme la réponse souveraine à la vie chère et à la dépendance alimentaire, le programme Gab-Pêche prend l’eau. Neuf mois après son lancement en grande pompe, le constat est accablant : la moitié de la flotte à l’arrêt, des circuits de commercialisation contournés, une gestion financière opaque et des opérateurs sous le coup de mises en demeure. L’heure n’est plus au bilan, mais à l’indignation.
Un programme stratégique sabordé par ses pilotes : Sur les 20 pirogues motorisées déployées pour « structurer la pêche artisanale » et « gaboniser le secteur », seules 10 naviguent encore aujourd’hui. Où sont passées les autres ? Pourquoi des embarcations financées sur fonds publics disparaissent-elles du radar sans explication ? La réunion de crise présidée hier par le vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, en présence du ministre Aimé Martial Massamba, a levé le voile sur une gestion chaotique. Débarquements hors du CAPAL, centre pourtant censé centraliser et tracer les captures, faibles volumes mis sur le marché, et incapacité à tenir la promesse d’un poisson frais et accessible pour les Gabonais. L’objectif de lutte contre la vie chère est torpillé par ceux-là mêmes qui devaient le porter.
Blocages bancaires, gouvernance défaillante : le professionnalisme a déserté le pont Le plus grave reste la dérive financière. Le gouvernement reconnaît lui-même des « difficultés liées à la gouvernance et aux changements d’administrateurs » ayant provoqué des blocages bancaires. Autrement dit : l’instabilité et l’impréparation des hommes nommés à la tête du dispositif ont paralysé l’outil. Comment expliquer que des tensions autour du remboursement des financements surviennent moins d’un an après le lancement ? Qui valide les profils ? Qui contrôle ? La restructuration du modèle de financement aujourd’hui « envisagée » sonne comme un aveu d’échec et d’imprévoyance. On ne confie pas un secteur aussi vital que la pêche à des apprentis gestionnaires.
Écarts administratifs et réglementaires : le laisser-aller érigé en méthode Aux errements financiers s’ajoutent des « insuffisances administratives et réglementaires ». Des opérateurs exercent sans autorisations en règle, au point que la Direction générale des pêches et de l’aquaculture en soit réduite à multiplier les mises en demeure. Cette situation révèle un double manquement : des responsables du projet incapables de faire respecter les règles élémentaires, et une tutelle qui découvre les écarts après coup. Où était le suivi ? Où étaient les contrôles ? L’État ne peut pas financer, puis constater les dégâts. Gouverner, c’est prévoir et sanctionner.
Assez d’évaluations, place aux responsabilités : Le gouvernement annonce désormais « une évaluation approfondie » avant toute phase 2, et réclame un « plan d’action urgent assorti d’un chronogramme précis ». Ces mots, les Gabonais les ont déjà trop entendus. Chaque report, chaque « restructuration » est un poisson en moins dans l’assiette des familles et un jeune marin de plus condamné au chômage. La pêche artisanale ne peut pas attendre les lenteurs d’une administration qui se cherche. Gab-Pêche devait être le symbole d’une économie bleue maîtrisée et profitable aux nationaux. Il est en passe de devenir le cas d’école d’un pilotage sans boussole, où l’argent public s’évapore et où l’amateurisme coûte cher aux Gabonais. Si relance il doit y avoir, elle ne pourra se faire sans un audit indépendant, des sanctions contre les gestionnaires défaillants, et une remise à plat totale des critères de nomination. La mer ne ment pas : quand le capitaine est incompétent, c’est tout l’équipage qui coule.
Les Gabonais attendent du poisson. Ils méritent surtout des responsables à la hauteur.
