Petits métiers aux Gabonais : la promesse qui fait moins de bruit que d’effets
En août 2025, le gouvernement gabonais annonçait une mesure choc : interdire aux étrangers l’exercice de certains « petits métiers » du commerce informel (coiffure de rue, réparation de téléphones, petits commerces ambulants, envoi d’argent non agréé, etc
P résentée comme un pivot de la « souveraineté économique » et de la relance de l’entreprenariat local, cette décision a pourtant du mal à se traduire dans la réalité des trottoirs de Libreville, Port‑Gentil ou Franceville.
Une mesure politique forte mais non- appliquée : Les engagements adoptes lors du Conseil des ministres du 12 août 2025 visent à barrer l’accès à une palette d’activités de proximité aux étrangers, en les qualifiant de secteurs « réservés » aux Gabonais. Sur le papier, ces mesures s’inscrivent dans une logique plus large de quotas d’emploi étranger (30% maximum dans le secteur privé) et de refonte de l’emploi, afin de donner la priorité aux compétences nationales. En pratique, plusieurs constatent que la mise en œuvre reste inexistante ou laxiste. Des étrangers continuent d’occuper des échoppes, de réparer des téléphones ou de vendre en rue, parfois avec une simple tolérance tacite des autorités locales. Les contrôles restent épisodiques, et la frontière entre activités informelles tolérées et activités désormais « interdites » apparaît floue aux yeux des policiers comme des commerçants.
Pourquoi la mesure n’a pas vraiment changé la donne : Plusieurs raisons expliquent ce décalage entre la volonté politique et la réalité de terrain. D’abord, le poids énorme de l’informel : près de 63% des entreprises recensées au Gabon relèvent de ce secteur, dont plus de 80% seraient détenues par des étrangers. Fermer quelques stands sans une politique de formalisation, de recrutement ou de financement ciblé laisse un vide que les opérateurs étrangers remplissent encore facilement. Ensuite, la question des compétences pratiques : certains métiers, comme la réparation de téléphones ou la coiffure spécialisée, nécessitent des savoir‑faire techniques acquis à l’étranger ou dans des filières déjà colonisées par des acteurs non‑nationaux. Sans dispositifs de formation massive et de montée en compétence pour les jeunes Gabonais, la simple interdiction ne crée pas mécaniquement des emplois qualifiés pour les locaux. Enfin, des tensions sociales et économiques persistent : l’informel est garanti de subsistance pour des milliers de ménages, y compris étrangers, et sa suppression brutale risque d’alimenter insécurité et mécontentement. Les décideurs oscillent donc entre discours protectionniste et peur de gestion chaotique, ce qui freine une application stricte et cohérente de la mesure.
Pistes concrètes pour faire passer la mesure de la promesse à l’effet réel : Pour que la volonté de « petites activités aux Gabonais » cesse d’être un slogan, trois axes prioritaires se dégagent : Accompagner la formalisation et l’accès au crédit. L’État doit aller au‑delà de l’interdiction et aider les jeunes et femmes à créer des micro‑entreprises régularisées, avec guichets uniques, allègements de formalités et mécanismes de microcrédit ciblés. Encourager une « banque d’idées de projets » (coiffure salonnée, réparation labellisée, kiosques agréés) permettrait de remplacer les étrangers par des Gabonais structurés, plutôt que de simplement chasser.
Massifier la formation technique et entrepreneuriale : Renforcer les CFA (Centres de formation d’apprentis), les écoles techniques et les modules de monétisation des savoir‑faire (smartphone, coiffure, couture, etc.) ferait émerger une main‑d’œuvre qualifiée prête à occuper ces mêmes métiers. Un partenariat public‑privé avec des entreprises locales ou des ONG spécialisées pourrait financer ces formations et garantir un suivi post‑formation.
Contrôles clairs, transparence et alternatives sociales : L’application de la mesure doit reposer sur des campagnes de sensibilisation, des périodes transitoires et des contrôles planifiés, mais aussi sur des dispositifs de protection des étrangers déportés ou expulsés (retour organisé, accompagnement social). De même, la lutte contre la corruption locale (corruption des agents de contrôle) doit être une priorité, afin que les décisions ne restent pas lettre morte. En somme, la décision d’interdire aux étrangers certains petits métiers informels au Gabon est politique et symboliquement forte, mais elle n’a pas encore produit l’effet escompté sur le marché du travail local. Pour éviter qu’elle ne devienne un simple feuilleton médiatique, elle devra s’accompagner d’une vraie stratégie de formation, de financement des micro‑entrepreneurs nationaux et d’encadrement rigoureux de l’informel, sans exclure les mesures sociales nécessaires pour les populations touchées.
