BR SARL : la justice commerciale esquive le fond, les victimes piégées par la procédure
Dix ans après le début du scandale financier qui a englouti 75 milliards FCFA de dépôts des gabonais, l'affaire BR SARL continue de se heurter aux murs de la procédure. Le Tribunal de commerce de Libreville a rejeté le 24 février l'action engagée par le C
S ur le terrain du droit, le jugement rendu soulève plusieurs questions. Le tribunal s'est déclaré compétent, écartant les exceptions d'incompétence soulevées par les banques défenderesses. Il a également rejeté la demande de sursis à statuer qui visait à renvoyer l'affaire devant le juge pénal. Mais c'est sur le terrain de la recevabilité que l'action du CAP a échoué : l'organisation syndicale s'est vu opposer un défaut de capacité à agir, les juges estimant qu'elle ne justifiait pas d'un intérêt suffisant à agir au nom des épargnants.
Cette décision, exclusivement procédurale, laisse intacte la question centrale : les établissements bancaires (Orabank, Ecobank et UBA Gabon) ont-ils manqué à leurs obligations de vigilance en matière de conformité KYC en laissant opérer une structure de microfinance illégale ? Le fond du dossier n'a donc pas été tranché, renvoyant les victimes à une éternelle attente.
Emmanuel Mve Mba, président du CAP, a d'ores et déjà annoncé l'étude d'un appel. Mais ce nouveau délai judiciaire risque de repousser encore l'échéance d'une décision sur le fond, dans un dossier déjà vieux d'une décennie.
L'enjeu économique dépasse largement le cadre procédural. Les 75 milliards FCFA détournés représentaient l'épargne de 18 000 Gabonais, pour beaucoup des agents publics ayant placé leurs économies dans une structure présentée à tort comme une microfinance agréée. La disparition de ces fonds a eu des répercussions en cascade sur le pouvoir d'achat des ménages, l'investissement local et la confiance dans le système financier.
La condamnation solidaire de BR SARL, de l'État gabonais et de la COBA par la Cour de justice de la CEEAC en juillet 2025 avait ravivé l'espoir d'une indemnisation. Mais cette victoire partielle reste théorique tant que les décisions nationales n'avancent pas. En renvoyant le CAP à ses obligations procédurales, le Tribunal de commerce retarde mécaniquement toute perspective de réparation financière pour les victimes.
Le secteur bancaire, mis en cause pour son manque de vigilance, observe sans commentaire ce nouveau rebondissement. Pourtant, la question de la responsabilité des établissements dans la circulation de flux financiers issus d'une structure illégale reste entière. Les banques poursuivent leurs activités, tandis que des milliers d'épargnants, eux, attendent toujours de pouvoir reconstituer un capital englouti par l'escroquerie.
L'affaire BR SARL devient ainsi le symbole d'une justice économique qui piétine, prisonnière de ses propres lenteurs, pendant que les victimes, elles, vieillissent sans jamais avoir revu la couleur de leur argent.
