Eau & Électricité : Pari en cours de sauvetage
Les investissements sont massifs mais le système est encore en déficit.
C 'est le secteur où l'urgence sociale est la plus forte et où les résultats sont encore les plus faibles par rapport aux efforts déployés.
1. Le point de départ : un paradoxe hydrique et électrique Le Gabon cumule des paradoxes frappants. Côté eau : un potentiel de 170 milliards de m³ par an, l'un des plus hauts niveaux de ressources par habitant au monde (127 000 m³/hab/an), mais *moins de 55 % d'accès à l'eau potable en milieu urbain et moins de 40 % en milieu rural* . Côté électricité : une capacité installée d'environ 704 MW en 2023 face à une demande réelle estimée à plus de 1 000 MW, avec une croissance de la demande de 5 % par an . En septembre 2024, la SEEG parlait déjà de « crise énergétique sans précédent » avec des délestages tournants à Libreville .
2. Les instruments de la politique publique : a)- Un effort financier massif et sans précédent. L'État s'est engagé pour 1 000 milliards de FCFA pour relancer la SEEG en 2025 ; la SEEG elle-même a investi 500 milliards de FCFA entre 2024 et 2025 (groupes électrogènes, maintenance, solde de dettes fournisseurs) . Et le gouvernement annonce près de 2 000 milliards FCFA sur sept ans pour porter l'accès à l'électricité à 95 % et à l'eau potable à 90 % d'ici 2030 . b)- Une stratégie de mix énergétique articulée autour de quatre volets :* - Hydroélectricité : objectif historique de 80 % d'EnR dans le mix , porté par Kinguélé Aval (35 MW, taux d'exécution 75 % en janvier 2026, premiers essais de turbine en août 2026) et Ngoulmendjim (83 MW) en préparation . Notons que Kinguélé Aval est un PPP réussi sur la forme : premier projet gabonais intégré au mécanisme de crédits carbone de l'ONU, avec des mesures environnementales sérieuses (réservoir réduit de moitié, zone forestière protégée créée) . - Thermique d'appoint : renforcement d'Owendo (100 à 225 MW d'ici 2028), dont dépend la stabilité à court terme . - Solaire : parc photovoltaïque Total Eren de 50 MW à Libreville et mini-réseaux pour la ruralisation . - Interconnexion régionale via le pool énergétique d'Afrique centrale . c)- Une réforme institutionnelle de fond : Annoncée en juin 2026 devant le Congrès : *séparation des activités eau/électricité et dissociation production-distribution-commercialisation au sein de la SEEG* . C'est une reconnaissance implicite que le modèle intégré hérité de la Veolia n'a pas fonctionné.
3. L'évaluation critique : trois forces, quatre faiblesses Forces : 1. La volonté budgétaire est réelle — c'est le seul secteur où l'État engage autant de ressources propres (pétrole) dans une infrastructure domestique. 2. Le recours au PPP fonctionne pour la production (Kinguélé Aval : livré avec seulement quelques mois de retard malgré un chantier complexe en zone de haute biodiversité, avec 388 Gabonais sur 548 employés au pic). 3. Le volet environnemental est pris au sérieux (crédits carbone ONU, réduction du réservoir, fonds de développement local).
Faiblesses — et c'est là que l'évaluation devient sévère : 1. L'argent injecté n'a pas encore produit de résultats perceptibles. Plus de 200 à 500 milliards investis en deux ans, et les délestages persistent en 2026, au point que le Président a convoqué la direction de la SEEG en exigeant « des résultats » et plus de transparence . Dans le pétrole, 1,3 milliard USD ont produit 60 000 barils/jour ; ici, des centaines de milliards de FCFA n'ont pas encore stoppé les coupures. C'est le rendement de la dépense publique qui pose question. 2. La gouvernance reste le maillon faible. Les causes du déficit sont structurelles et connues : pertes techniques de 29 % sur les réseaux, taux de recouvrement des factures de seulement 84 %, gel tarifaire depuis 2018, dépendance aux carburants liquides chers, et dettes envers les opérateurs (Karpowership, menacé de suspendre 150 MW pour 15 milliards d'impayés) . Le Président lui-même a pointé la mauvaise gouvernance, les impayés de la SEEG envers ses opérateurs et l'incivisme des usagers. Autrement dit : on injecte du capital dans une entreprise dont le modèle économique est cassé. 3. Les coûts de rattrapage explosent. L'électricité fournie par Karpowership coûterait 123 FCFA/kWh contre 55 FCFA/kWh actuels — soit plus du double — pour du thermique de secours . Et les subventions carburant à la SEEG ont dû être réintroduites début 2024 après leur suppression, créant un risque budgétaire documenté par la Banque mondiale. 4. Le volet eau reste le parent pauvre de la politique. Si l'énergie a ses barrages et ses turbines, l'eau avance par projets fragmentés (usine de Ntoum 7, mobilisation des eaux du Kango, PIAEPAL pour 300 000 personnes à Libreville) — mais l'assainissement est quasi ignoré : seulement 22 % des ménages gabonais disposent de WC avec chasse d'eau, dont 6,3 % en milieu rural . Or, sans assainissement, l'investissement en eau potable perd une partie de sa valeur sanitaire.
4. Verdict dans la grille des paris | Énergie/eau | Pari en cours de sauvetage — l'investissement est massif mais le système est encore en déficit. La particularité du secteur énergie-eau, c'est que c'est le seul où la politique publique réagit à une crise existante plutôt qu'elle ne crée une opportunité. L'approche est cohérente — séparer les activités, PPP pour la production, interconnexion, mix hydro-solaire — et Kinguélé Aval prouve que le Gabon sait livrer un barrage. Mais trois tests décideront si le pari est gagné, tous datés : 1. Fin 2026 : mise en service effective des 35 MW de Kinguélé Aval et des +150 MW annoncés (dont 50 MW attendus dès juin). Si les délestages persistent après ça, l'hypothèse d'un problème de gouvernance (et pas seulement de capacité) sera confirmée. 2. 2027 : mise en œuvre effective de la scission de la SEEG et, surtout, une tarification coût-réflexif — c'est le nœud gordien que personne n'a encore osé trancher depuis 2018. 3. 2030 : les objectifs affichés (95 % électricité, 90 % eau potable) avec les 2 000 milliards FCFA engagés.
