TRIBUNE D'EXPERT - FONCTION PUBLIQUE GABONAISE : LE CADEAU EMPOISONNÉ DES 40 ANS
Il fallait oser. Et ils l'ont fait. Bonne nouvelle pour ceux qui pensaient être "trop vieux" pour la Fonction publique au Gabon… Vous avez gagné 5 années de vie administrative ! C'est avec cet humour de couloir que de nombreux Gabonais ont accueilli l'an
P résentée comme une mesure "d'inclusion" et de "valorisation des compétences", cette décision est, d'un point de vue strictement RH et budgétaire, une aberration. C'est le toit et son contraire. C'est une faute de gestion. En tant que consultant en gestion des ressources humaines, je le dis : c'est une mauvaise mesure, mal pensée, au mauvais moment.
1. L'incohérence totale du discours gouvernemental : Le même gouvernement nous explique depuis deux ans, chiffres à l'appui, une réalité implacable : L'État ne peut pas embaucher tout le monde. La Fonction publique gabonaise est en surpoids chronique. Elle compte près de 110.000 agents. La masse salariale absorbe plus de 50% des recettes propres de l'État. Le FMI et tous les partenaires techniques le répètent : il faut dégraisser, rationaliser, geler. Alors, question simple de consultant : quand une entreprise vous dit qu'elle est en sureffectif et qu'elle n'arrive plus à payer ses salaires à l'heure, est-ce qu'elle élargit son vivier de recrutement ? On ne peut pas dire le matin "on ne peut pas embaucher tout le monde" et l'après-midi signer un décret qui ajoute potentiellement 5 cohortes supplémentaires - des centaines de milliers de nouveaux candidats éligibles - sur un marché déjà saturé. C'est entretenir une illusion dangereuse. On fait croire à des Gabonais de 38, 39 ans, qui avaient déjà entamé une reconversion dans le privé, dans l'entrepreneuriat, qu'un poste au ministère les attend. C'est de la démagogie sociale, pas une politique de l'emploi.
2. Une bombe à retardement budgétaire : L'argument RH est massue. Recruter un fonctionnaire à 40 ans, ce n'est pas recruter un fonctionnaire à 25 ans. Calculons : Un agent recruté à 40 ans, qui partira à la retraite à 60 ans, fera 20 ans de service. 20 ans pendant lesquels l'État va le payer, le faire avancer, payer ses allocations familiales, son assurance maladie, puis lui payer une pension pendant 20 à 25 ans. Un agent recruté à 25 ans fait 35 ans de service pour la même durée de pension. Le retour sur investissement formation / productivité est presque du double. En relevant l'âge, on s'apprête à recruter des profils en fin de course productive pour les faire entrer dans le système le plus rigide qui soit, avec une masse salariale qui est déjà la première dépense de l'État. Chaque nouveau recruté à 39 ans coûte plus cher à la collectivité qu'un jeune de 26 ans. Où est l'étude d'impact budgétaire ? Où est l'avis de la Direction du Budget ? Nulle part. On légifère à l'émotion.
3. On sacrifie la jeunesse gabonaise, la vraie urgence : C'est le point le plus grave. Le Gabon est un pays jeune. Plus de 60% de la population a moins de 30 ans. Le chômage des jeunes diplômés est une bombe sociale. En ouvrant la porte aux 35-40 ans, vous ne créez pas un seul emploi de plus. Le nombre de postes aux concours de l'ENAM, de l'ENI, de l'ENS reste le même : 50, 100, 200 places. Que faites-vous ? Vous mettez en concurrence directe un jeune de 26 ans, frais diplômé, avec un quadragénaire qui a 15 ans d'expérience, de réseau, de maturité pour les épreuves orales. Devinez qui va gagner ? En tant que recruteur, je sais qui je choisirais pour un concours administratif. Le plus aguerri. Conséquence : vous allez mécaniquement évincer les 25-30 ans au profit des 35-40 ans. Vous allez fabriquer une génération de jeunes diplômés qui n'aura jamais accès à la Fonction publique et qui ira grossir les rangs du chômage longue durée. On règle le problème des "trop vieux" en créant celui des "trop jeunes pour toujours". C'est une injustice intergénérationnelle.
4. Le mythe de la "compétence" par l'âge : Le communiqué dit "miser davantage sur les compétences". Quel mépris pour la compétence ! Depuis quand la compétence est-elle corrélée à l'âge ? Depuis quand un chômeur de 38 ans qui a passé 10 ans sans emploi formel est-il plus compétent qu'un jeune de 28 ans qui vient de finir son Master 2 ? Si on veut des compétences, on réforme le contenu des concours. On valorise l'expérience professionnelle dans le privé. On arrête de recruter sur des dissertations de culture générale déconnectées du terrain. Mais on ne fait pas croire que repousser l'âge, c'est recruter mieux. C'est recruter plus tard. Ce n'est pas la même chose.
En conclusion, cette mesure est un pansement sur une jambe de bois.
