Gabon : Le fossé territorial se creuse entre Libreville et les autres localités
Accès aux services de base, infrastructures et emploi : l’écart entre la capitale et les provinces reste un défi majeur pour le développement équitable du pays
L e Gabon affiche l’un des PIB par habitant les plus élevés d’Afrique subsaharienne, porté par ses ressources pétrolières et minières. Pourtant, derrière cette richesse nationale, les disparités entre Libreville, Port-Gentil et le reste du territoire persistent. Hôpitaux, routes, écoles ou opportunités d’emploi : le lieu de naissance conditionne encore fortement l’accès aux services essentiels.
1. Une concentration des infrastructures dans deux pôles : Libreville et Port-Gentil regroupent près de 60% de la population urbaine et l’essentiel des infrastructures modernes du pays. Selon les données du ministère des Infrastructures, plus de 80% du réseau routier bitumé se situe dans l’Estuaire, le Haut-Ogooué et l’Ogooué-Maritime. Dans les provinces de la Ngounié, de la Nyanga ou de l’Ogooué-Ivindo, des chefs-lieux de département restent encore reliés par des pistes en latérite, impraticables en saison des pluies. Selon une moyenne pour Ngounié, Nyanga, Ogooué-Ivindo, Woleu-Ntem, les indicateurs ci-après donne l'ampleur des écarts entre la province de l'Estuaire et le reste du pays : - Taux de bitumage des routes principales : 75% à l'Estuaire contre 15% dans le reste du pays - Densité de médecins pour 10 000 hab. : 8,2 contre 1,3 ; - Taux d’accès à l’électricité : 98% contre 42% à l'intérieur du pays.
2. Santé et éducation : un accès à deux vitesses : Le Centre Hospitalier Universitaire de Libreville concentre les spécialistes et les plateaux techniques. Pour une IRM ou une consultation en cardiologie, un habitant de Makokou doit parcourir plus de 600 km et prévoir plusieurs jours de déplacement. Résultat : le taux de mortalité infantile atteint 41‰ dans l’Ogooué-Ivindo contre 24‰ dans l’Estuaire. Même logique dans l’éducation. Les grandes écoles privées et les universités sont toutes installées à Libreville, Franceville ou Port-Gentil. Dans de nombreuses localités rurales, les classes sont surchargées, le matériel manque et les enseignants qualifiés refusent les affectations faute de logement et de prime d’éloignement.
3. Emploi : le pétrole et l’administration d’un côté, l’agriculture de subsistance de l’autre Les emplois formels restent concentrés dans les zones pétrolières et minières de Port-Gentil et Moanda, ainsi que dans l’administration publique à Libreville. Dans les autres provinces, l’économie repose majoritairement sur l’agriculture vivrière, la pêche artisanale et le petit commerce. Le taux de chômage des jeunes diplômés dépasse 35% à Tchibanga ou Koulamoutou, faute de tissu industriel local.
4. Des plans de rattrapage qui peinent à inverser la tendance Le Plan Stratégique Gabon Émergent et le Plan d’Accélération de la Transformation ont lancé des chantiers : route Ndendé–Tchibanga, université de Mouila, hôpitaux départementaux. Mais les délais de livraison, le manque de maintenance et la faiblesse des budgets de fonctionnement limitent l’impact. Les élus locaux réclament une décentralisation réelle avec transfert de moyens, pour que les collectivités puissent entretenir les infrastructures et attirer les fonctionnaires.
5. La fracture numérique, nouvelle frontière des inégalités À Libreville, la 4G et la fibre optique couvrent la majorité des quartiers. Dans les départements ruraux, la 2G reste la norme et les coupures sont fréquentes. Or sans internet stable, impossible de développer l’e-administration, la télémédecine ou les formations en ligne qui pourraient désenclaver ces territoires.
Vers un rééquilibrage ? Le gouvernement mise sur les Zones Économiques Spéciales et l’agro-industrie pour créer des pôles d’emploi hors de Libreville. La réussite dépendra de trois conditions : des routes praticables toute l’année, des incitations pour que les cadres acceptent de s’installer en province, et un accès équitable aux services de base. Car l’unité nationale passe aussi par la réduction du sentiment d’abandon ressenti dans de nombreuses localités. L’enjeu n’est pas seulement économique, il est social et politique.
