Gabon : 73% des industries dirigées par des expatriés
L'enquête choc de la BAD révèle une souveraineté industrielle en sursis
L ’atelier de restitution de l’Enquête Nationale de Collecte des Données Industrielles, soutenue par la Banque Africaine de Développement (BAD), a levé le voile lundi 11 mai à la résidence Le Nomad sur une réalité brutale : l’industrie gabonaise fonctionne largement sans les Gabonais aux postes de commande.
Les 4 chiffres clés à retenir : - 137 sur 188 dirigées par des expatriés, soit 73% ; - 127 entreprises sur 190 basées dans l’Estuaire, soit 67% ; - Plusieurs entreprises opèrent sans agrément ; - Peu de managers locaux formés en interne. Remis officiellement par le ministre de l’Industrie Me Lubin Ntoutoume au Vice-Président du Gouvernement M. Hermann Immongault, le rapport marque un tournant : le Gabon dispose désormais de données fiables pour piloter sa politique industrielle.
Les conséquences directes de cette “expatriation de la gouvernance” : 1. Perte de souveraineté économique : Avec plus de 60% de directions étrangères, un pays perd progressivement sa capacité à orienter sa stratégie industrielle, à innover localement et à capter la valeur ajoutée. 2. Blocage de l’émergence d’une classe managériale nationale : Sans N+1 gabonais formés à la décision, difficile de créer une bourgeoisie industrielle capable de reprendre le flambeau et d’embaucher localement. 3. Fracture territoriale : La rente pétrolière et forestière est transformée principalement à Libreville, par des cadres expatriés, avec peu de retombées sur l’intérieur du pays. 4. Risque pour les financements futurs : La BAD conditionne de plus en plus ses appuis au respect de clauses de “contenu local”. Ce diagnostic servira de base de négociation pour les prochains prêts et projets. Pourquoi l’implication de la BAD change la donne. Ce n’est pas une simple étude. La BAD en fait un prérequis pour débloquer des financements. Le message est clair : sans plan crédible de “gabonisation” des compétences, l’accès aux fonds pour moderniser l’appareil productif sera compliqué. L’enquête devient donc un levier politique.
Trois (3) solutions pour renverser la tendance d’ici 2030 : 1. Conditionner l’agrément technique au transfert de compétences : Exiger de toute entreprise industrielle qu’elle présente un plan de succession sur 3 ans avec un N+1 gabonais identifié, formé et progressivement responsabilisé. L’agrément serait renouvelé uniquement si les objectifs sont atteints. 2. Créer un “Programme Accéléré de Dirigeants Industriels Gabonais” : Co-financé par l’État, la BAD et les entreprises : EMBA spécialisés, mentoring par les expatriés en poste, stages croisés régionaux. Objectif : 300 cadres gabonais prêts à diriger d’ici 5 ans. 3. Déconcentrer l’industrie par des incitations fiscales ciblées : Bonus d’impôt, accès au foncier et agrément accéléré pour toute implantation industrielle hors Estuaire qui recrute et forme au moins 50% de cadres gabonais. L’idée : casser le monopole de Libreville et irriguer le territoire.
Le choix qui attend le gouvernement : Le ministre Lubin Ntoutoume a parlé de « politique industrielle fondée sur des données fiables ». Les données sont là. Désormais, deux voies : Option souveraine : utiliser le rapport BAD pour imposer des quotas, former massivement et reprendre la main sur l’outil industriel. Option statu quo : classer l’enquête et laisser le ratio de 73% grimper à 80% dans 10 ans.
Comme le résume un observateur : « Le Gabon a industrialisé, mais sans les Gabonais à la baguette. La BAD a filmé, le gouvernement a les chiffres et la clé. Reste à ouvrir la porte. » L’enquête ne désigne pas de coupables. Elle pose un diagnostic. La balle est maintenant dans le camp de l’exécutif.
