Gabon : Sylvia Bongo sur France 24 entre larmes de crocodile et mémoire à géométrie variable
Certains entretiens télévisés éclairent l’histoire. D’autres, au contraire, ressemblent davantage à une mise en scène soigneusement scénarisée. L’interview larmoyante accordée par l’ancienne Première dame du Gabon, Sylvia Bongo Valentin, à la chaîne France 24 semble malheureusement appartenir à cette seconde catégorie.
E n suivant cet échange, le téléspectateur pouvait difficilement échapper à une impression de théâtre politique. Sur le plateau, l’ancienne 1ère dame de fer poursuivi par la justice gabonaise pour détournement de fonds, blanchiment de capitaux et recel, usurpation de pouvoir du pouvoir exécutif.
S’est longuement attardée sur les circonstances de son arrestation, ainsi que celle de son fils, à la suite du Coup de libération du 30 août 2023 qui a porté au pouvoir le général de division Brice Clotaire Oligui Nguema.
Le ton est sinique et grave, elle parle de : tortures, humiliations, traitements dégradants, racisme des gabonais et promet de ne plus jamais revenir au Gabon. Les mots sont lourds, les émotions visibles, les silences savamment placés. Et puis il y a ces larmes, surgissant avec une précision presque scénographique, comme si la dramaturgie avait trouvé son point culminant. L’histoire politique regorge de ces moments où l’émotion sert de raccourci pour toucher les opinions publiques éloignées des réalités locales.
Mais une question simple finit par s’imposer : à quoi sert réellement une telle interview aujourd’hui ? Car au-delà de la charge émotionnelle, l’entretien n’apporte aucun le preuves des allégations préférées et aucun justificatif permettant de disculper l'ex Première Dame faces aux lourdes accusations qui pèsent sur elle devant la justice gabonaise. Rien qui permette d’éclairer davantage les faits reprochés. Rien qui enrichisse sérieusement le débat public. Si ce n’est, peut-être, la tentative de présenter le pouvoir actuel de Libreville sous les traits d’un régime autoritaire aux yeux d’un public international.
Or le journalisme, le vrai, repose sur un principe fondamental : la contradiction. Face à une invitée qui fut pendant des années l’une des personnalités les plus influentes du pays, certaines questions auraient mérité d’être posées avec davantage de fermeté.
Après l’accident vasculaire cérébral dont fut victime Ali Bongo Ondimba en 2018 à Riyad, une interrogation a traversé tout le Gabon : qui dirigeait réellement l’État ? Dans les couloirs du pouvoir, nombreux étaient ceux qui évoquaient l’influence déterminante de l’ancienne Première dame dans les décisions politiques, économiques et administratives du pays. Entre 2018 et 2023, qui arbitrerait réellement les grandes orientations de l’État ? Qui validait les décisions stratégiques ? Qui contrôlait les circuits financiers du pouvoir ? Autant de questions restées étrangement absentes du plateau.
Plus surprenant encore, certains épisodes qui ont marqué les procédures judiciaires n’ont même pas été évoqués. Notamment cette scène rapportée lors d’une audience où l’ancienne Première dame aurait nié être la personne que tout le monde connaît sous le nom de Sylvia Bongo Ondimba. Une amnésie administrative qui, il faut bien le reconnaître, relève d’une forme assez particulière de mémoire politique.
Mais l’interview soulève aussi un autre paradoxe. Pendant que l’émotion occupe les écrans, une affaire autrement plus lourde refait surface en Europe. L’hebdomadaire français Marianne révélait récemment que le Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères serait soupçonné d’avoir retenu plusieurs documents réclamés par les enquêteurs de l’Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité et les crimes de haine.
Ces pièces concerneraient les événements tragiques ayant suivi l’Élection présidentielle gabonaise de 2016, notamment l’assaut du quartier général du candidat Jean Ping à Libreville. Selon ces révélations, plusieurs centaines de documents resteraient encore inaccessibles, certains estimant qu’ils pourraient mettre en cause des responsabilités sensibles du côté français.
Dès lors, un doute s’installe. Pendant que l’on pleure sur les plateaux de télévision, l’histoire, elle, continue de poser ses propres questions. Et ces questions sont lourdes : celles des responsabilités politiques, des violences post-électorales et des complicités internationales qui ont pu entourer l’une des périodes les plus sombres de la vie politique gabonaise.
Dans ces conditions, l’interview de Sylvia Valentin Bongo Ondimba ressemble moins à un exercice journalistique qu’à un épisode supplémentaire dans la bataille des récits. Une bataille où l’émotion sert parfois de rideau de fumée. Mais l’histoire, elle, est têtue. Et ni les plateaux de télévision, ni les larmes tardives ne suffiront à effacer la mémoire douloureuse de 2016 dans la conscience collective du Gabon.Car lorsqu’une nation cherche la vérité, la justice finit toujours, tôt ou tard, par frapper à la porte de l’histoire.
