Gabon : briser l’omerta sur la mafia des ordonnances
Au Gabon, l’ordonnance médicale est censée être un acte de science, de conscience et de responsabilité. Mais dans certains cabinets et certaines cliniques, elle ressemble de plus en plus à un catalogue commercial déguisé.
D errière les portes feutrées des consultations, une question dérange : qui décide réellement des médicaments prescrits au patient ? Le médecin… ou les laboratoires pharmaceutiques ?
Car depuis plusieurs années, une pratique se murmure dans le milieu de la santé sans jamais être réellement dénoncée : la surprescription de médicaments en échange d’avantages offerts par certaines firmes pharmaceutiques. Un système discret, bien huilé et surtout très rentable.
Dans certains cas, le patient ressort d’une simple consultation avec une ordonnance interminable : antibiotiques, vitamines, anti-inflammatoires, antipaludiques, compléments alimentaires… parfois cinq, six, voire dix médicaments pour un simple malaise. La question mérite d’être posée : tous ces médicaments sont-ils vraiment nécessaires ? Ou servent-ils parfois à faire tourner la machine commerciale des laboratoires ?
Car dans cette industrie mondiale du médicament, la prescription médicale est une arme redoutable. Un seul médecin peut générer des millions de francs CFA de ventes chaque année pour une marque pharmaceutique.
Dans l’ombre du système sanitaire, les visiteurs médicaux des laboratoires sillonnent les hôpitaux et les cliniques. Officiellement, ils viennent présenter les dernières innovations thérapeutiques. Officieusement, certains médecins parlent d’un système bien connu : invitations à des séminaires à l’étranger, voyages “scientifiques” tous frais payés, cadeaux, primes déguisées ou sponsoring d’activités professionnelles. En échange, une attente implicite : prescrire certains médicaments plutôt que d’autres.
Dans cette équation, le grand perdant reste le patient. Au Gabon, la majorité des malades paie ses médicaments de sa propre poche. Résultat : des familles dépensent parfois des dizaines de milliers de francs CFA pour des traitements dont une partie pourrait être évitée.
Plus grave encore, la surconsommation de médicaments peut provoquer des effets secondaires, des intoxications médicamenteuses et une résistance dangereuse aux antibiotiques. Autrement dit, le commerce peut finir par tuer la médecine.
Dans les hôpitaux, beaucoup savent. Dans les pharmacies, certains observent. Dans les couloirs du système sanitaire, les langues se délient à voix basse. Mais publiquement, le silence domine.
Car dénoncer ce système, et s’attaquer à des intérêts puissants : l’industrie pharmaceutique, certains réseaux médicaux… et un marché qui pèse des milliards.
Tous les médecins ne sont évidemment pas concernés. Beaucoup exercent leur métier avec rigueur et éthique. Mais la vraie question reste entière : combien de prescriptions au Gabon sont réellement dictées par l’intérêt du patient… et combien par celui des laboratoires ?
Tant que cette question restera taboue, la santé publique restera vulnérable. Et l’ordonnance, au lieu d’être un outil de guérison, continuera parfois d’être un simple ticket de caisse déguisé en médecine.
