Gabon : Quand les factures de la SEEG rattrapent les anciens puissants
La politique africaine réserve parfois de surprenantes revanches du réel. Des hommes et des femmes qui ont longtemps régné sans partage se retrouvent soudain confrontés à des obligations que le commun des mortels n'a jamais pu se permettre d'ignorer.
L a divulgation récente d'une liste de mauvais payeurs de la Société d'Énergie et d'Eau du Gabon (SEEG) en est une illustration éloquente. Derrière les chiffres et les noms, c'est toute une culture du privilège qui se dessine : celle d'une élite ayant longtemps considéré les services publics comme des acquis réservés à quelques-uns.
Le palmarès des débiteurs ressemble à un condensé de l'histoire politique récente du Gabon. On y croise des patronymes étroitement liés aux années du PDG : Bongo, Rogombé, Onanga Y'Obeghe, Matha, Moubelet ou encore Ngondet. Ces noms évoquent à eux seuls toute une période de la vie politique nationale.
Plus piquante encore est la présence supposée de Marie-Madeleine Mborantsuo, ancienne présidente de la Cour constitutionnelle. Que celle qui incarnait l'arbitrage suprême des règles républicaines puisse figurer parmi les débiteurs d'un opérateur public relève d'une ironie que la réalité seule peut produire.
Au-delà de l'anecdote, cette affaire délivre un message politique plus profond. Elle rappelle que l'exercice du pouvoir ne constitue jamais un bouclier permanent contre les règles ordinaires. Les dirigeants actuels auraient donc intérêt à méditer cette leçon. Ceux qui paraissaient hier intouchables sont aujourd'hui cités en exemple. Rien ne garantit que les responsables d'aujourd'hui ne seront pas confrontés demain au même retour du réel. Respecter la loi n'est pas seulement un principe moral : c'est aussi une forme de prudence politique.
L'affaire devient encore plus sensible lorsqu'on la compare au quotidien des citoyens ordinaires. Dans certains quartiers résidentiels comme la Sablière ou Akanda, certaines connexions auraient bénéficié d'une étonnante tolérance. Pendant ce temps, des ménages modestes se voyaient couper l'électricité pour quelques milliers de francs de retard.
Parallèlement, alors que des délestages plongeaient des zones entières dans l'obscurité, certaines entreprises connues Cora Wood, Monoprix ou encore l'hôtel Le Printemps accumulaient des dettes importantes sans subir immédiatement les mêmes conséquences. Ce système à deux vitesses ne choque pas seulement par son ampleur. Il blesse parce qu'il rend visible une injustice longtemps tolérée.
Face à cette situation, l'action engagée par le président de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, se veut un signal fort. Le ministre de l'Énergie, Philippe Tonangoye, a accordé un délai de quarante-cinq jours aux débiteurs pour régulariser leur situation. Passé ce délai, des poursuites judiciaires et des mesures administratives pourraient être engagées, y compris des restrictions de sortie du territoire.
L'objectif affiché est clair : instaurer un Gabon où personne ne peut se placer au-dessus de ses obligations.
Toutefois, la publication d'une liste ne suffit pas à transformer un système. La crédibilité de cette rupture dépendra de la constance avec laquelle les règles seront appliquées dans le temps : dans six mois, dans deux ans, et surtout envers ceux qui détiennent aujourd'hui le pouvoir.
Car l'égalité devant la loi ne se proclame pas. Elle se démontre, décision après décision, sans privilège et sans mémoire sélective.
