L'Affaire des 1700 milliards qui fait tomber le patron de la Cour des comptes : entre recouvrement impossible et règlement de comptes
Trésor public, Fiba Paris, CGC : plongée dans les 40 ans de dettes de l'Etat gabonais. 1 700 milliards de F CFA de créances, 600 débiteurs, 27% du budget 2027 : l'opération transparence lancée début septembre par la Cour des comptes vire à la crise institutionnelle.
C 'est une bombe à retardement. Le 7 septembre sur Gabon 24, Alex Euv Moutsiangou, premier président de la Cour des comptes, annonce que 600 débiteurs de l'Etat - personnes physiques et morales - ont jusqu'au 7 octobre pour rembourser 1 700 milliards de F CFA, soit 2,59 milliards d'euros. Passé ce délai, leurs dossiers seront transmis à la Cour criminelle spéciale. Neuf jours plus tard, le 16 septembre, à Port-Gentil, le magistrat est muté par le Conseil supérieur de la magistrature présidé par Brice Clotaire Oligui Nguema. Il devient conseiller au secrétariat de l'Ecole nationale de la magistrature. Son successeur, Pamphile Moussavou Ibouanga, n'a toujours pas communiqué sur la suite.
la Cour des comptes voulait frapper fort, elle s'est brûlé les ailes. De Capito à Doumba : les anciens barons du régime épinglés dans le rapport de 384 pages. Les noms qui fâchent Contrairement à ce qui a circulé, la liste des 600 n'a jamais été publiée. Le document qui enflamme Libreville est un recueil de 384 pages de 83 décisions et avis sélectionnés pour leur intérêt juridique, pris à tort pour une liste tronquée des débiteurs. Les faits qu'il vise s'étalent du début des années 1980 à 2022.
Plusieurs VIP y figurent, pour des procédures parfois déjà closes. Il s'agit de mises en débet - des irrégularités dans la gestion des deniers publics mal justifiées, qui ne sont pas automatiquement des détournements : - Eugène Capito, trésorier-payeur général de 1979 à 1990, ex-ministre et fidèle d'Omar Bongo : mis en débet de 114 milliards de F CFA pour "opérations non justifiées" - arrêt du 26 février 2014. - Jean Massima, son successeur : 3,4 milliards pour 1991 pour n'avoir "pas justifié des diligences qui lui incombaient". - Émile Doumba, alors ministre des Finances : 3 milliards de F CFA virés sur ordre "sans justification valable" depuis le Conseil gabonais des chargeurs - organisme public aujourd'hui supprimé - vers un compte "ouvert à la Fiba Paris George-V supposé appartenir à l'Etat gabonais". Son fils, Mark-Alexandre Doumba, est l'actuel ministre de l'Economie chargé justement de superviser les recouvrements. Sont également cités dans la polémique, en creux, deux anciennes figures de la juridiction, Marie-Madeleine Mborantsuo -1983-1991- et Gilbert Ngoulakia -1991-2021-, accusés par Moutsiangou d'avoir "fermé les yeux".
Analyse : une opération qui se retourne contre son auteur L'éviction de Moutsiangou révèle trois failles majeures. 1. Une faute de procédure. Le recouvrement des débets relève du Trésor public, pas de la Cour des comptes. En fixant lui-même un ultimatum et en critiquant publiquement ses prédécesseurs, le premier président est sorti de son rôle juridictionnel. "Cette liste tronquée ne devait pas sortir", confie un conseiller de la présidence à Jeune Afrique. 2. Un embarras politique. L'affaire touche le premier cercle. Un ministre voit son propre père épinglé. Moutsiangou lui-même était soupçonné de proximité avec Aurélien Mintsa Nguema, frère du chef de l'Etat et ambassadeur en Inde. Le dossier est d'autant plus explosif que le réseau social est officiellement suspendu depuis février 2026, mais que le recueil circule massivement. 3. Quel avenir après le 7 octobre ? Trois scénarios se dessinent. Enterrement discret par la nouvelle présidence pour éteindre la polémique. Transmission sélective à la Cour criminelle spéciale pour quelques dossiers non prescrits et politiquement soutenables. Ou maintien de la pression, au risque de devoir poursuivre des créances vieilles de 40 ans, largement irrecouvrables.
Le même Conseil de la magistrature qui a sanctionné Moutsiangou a aussi radié Eddy Minang, procureur de Libreville et acteur clé du procès Bongo. Signe que la reprise en main de l'appareil judiciaire par Oligui Nguema prime désormais sur l'opération transparence. Le nouveau premier président hérite d'une institution longtemps accusée d'immobilisme, aujourd'hui sommée de prouver qu'elle peut sanctionner sans se saborder elle-même.
