Agriculture & élevage : pari le plus audacieux et le moins mature
Une prise de risque volontariste, un calendrier serré, et des résultats encore à démontrer
D ans l'agriculture comme dans les mines et le pétrole, le Gabon a des plans et des résultats palpables ou en attente. Dans le secteur de l'Élevage, le prochain grand test de la stratégie Oligui Nguema arrive dans un peu plus de trois mois, au 1er janvier 2027.
Le point de départ : une dépendance extrême Le Gabon part de très loin. Le pays importe environ 60 à 80 % de sa consommation alimentaire, pour une facture de plus de 450 milliards de FCFA par an . La structure est fragile : 70 000 petites exploitations familiales d'environ 0,2 hectare, gérées majoritairement par des personnes de plus de 50 ans . Côté élevage, c'est encore plus frappant : *seulement 5 % des poulets consommés sont produits localement*, pour 100 000 tonnes consommées par an . Le pari : une stratégie de choc, calquée sur la logique « souveraineté »
Trois décisions structurent le pari : *1. L'interdiction des importations de poulet de chair au 1er janvier 2027.* C'est la mesure la plus audacieuse — et la plus risquée. Elle crée une échéance contraignante : soit la production locale est prête, soit les prix explosent et des pénuries apparaissent. Pour y parvenir, 150 fermiers sont recrutés et financés par l'État (terres, bâtiments, intrants, formation) . *2. Des investissements massifs adossés à des partenaires étrangers.* Cinquante conventions pour plus de 775 milliards de FCFA signées en mai 2026 (ferme intégrée de 60 000 tonnes à Ntoum, projets à Oyem, Port-Gentil) ; un accord avec le groupe algérien Graine International pour sept fermes, un couvoir et un abattoir produisant 72 000 tonnes/an d'ici 2027 ; un programme de formation de 40 000 professionnels de l'aviculture . *3. Un nouvel instrument public : AGROPAG.* Créée en février 2026 à participation publique majoritaire, elle remplace la SAEG et doit structurer toute la chaîne de valeur agricole et pastorale . C'est l'équivalent agricole de la GOC dans le pétrole : l'État se dote d'un bras armé opérationnel. On retrouve aussi les ZAP (zones agricoles à forte productivité) — l'aménagement de 4 000 ha à Kango pour la banane plantain, le manioc et les œufs est jugé rentable par la FAO (TRI de 16 %).
Trois risques majeurs : 1. Le goulot d'étranglement des intrants. L'aliment pour volailles dépend des importations de maïs et de blé ; des éleveurs de Port-Gentil dénoncent déjà des livraisons d'aliments non honorées depuis six mois . Le pari de transformer le manioc en farine pour substituer le maïs importé (expérimenté à la ferme Agrobag) est prometteur mais embryonnaire. 2. Le risque de substitution de dépendance. Remplacer des poulets importés par du maïs, des poussins, des couveuses et des unités de transformation importées ne crée qu'une souveraineté partielle — exactement comme la dépendance à Gunvor dans le pétrole. 3. L'échéance janvier 2027 est très courte. Un poulet de chair se produit en 45 jours, mais construire une filière complète (couvoirs, aliments, abattoirs, chaîne du froid, distribution) en 18 mois, avec un pays qui n'a aucune culture avicole industrielle, c'est du très ambitieux. Les premiers poussins (262 400 en septembre 2026, sur une commande de 3 millions) montrent que la montée en puissance est progressive.
En conclusion, selon notre grille d'analyse : - Agriculture/élevage : pari le plus audacieux et le moins mature — mais paradoxalement celui qui a la logique la plus « réussissable » si l'échéance de 2027 tient, car la demande est garantie (les Gabonais mangent du poulet quoi qu'il arrive) et l'interdiction d'importer crée un marché captif pour les producteurs locaux. Le parallèle avec Grand N'Gongui est frappant : *janvier 2027 sera pour la volaille ce qu'avril 2026 a été pour Assala* — le moment de vérité où l'on saura si l'audace politique s'est traduite en capacité réelle. La différence, c'est qu'Assala a réussi parce que l'actif existait déjà ; la volaille devra réussir parce que l'État aura réussi à faire émerger un secteur entier de rien. C'est plus difficile, mais si ça marche, c'est aussi plus transformateur : à la différence du pétrole, une filière avicole locale crée des dizaines de milliers d'emplois durables et ne s'épuise pas.
