Accord de pêche UE-Gabon : après 19 ans d'accord déséquilibré, le Gabon impose ses conditions à Bruxelles
Thon : le hold-up européen dans les eaux gabonaises doit laisser la place à un partenariat gagnant-gagnant.
L e Conseil des Ministres du 18 septembre 2026 a validé l'ouverture de nouvelles négociations avec l'Union européenne sur l'Accord de Partenariat de Pêche Durable. Derrière cette formulation technique se cache un bras de fer historique : pour la première fois depuis 2007, le Gabon refuse de renouveler un protocole jugé scandaleusement déséquilibré — moins de 1,1 milliard de FCFA reversés par an en échange d'un gisement thonier estimé à plusieurs milliers de milliards. Échec d'un premier round de négociations marqué par la malhonnêteté de l'Europe, selon Libreville. Changement de paradigme annoncé : désormais, le poisson pêché dans les eaux gabonaises sera débarqué et transformé au Gabon.
Un accord à sens unique : Les chiffres, lorsqu'on les juxtapose, suffisent à étrangler le débat. Les eaux gabonaises abritent un stock de thon évalué à environ *320 000 tonnes par an, dont la valeur brute avoisine les **8 millions de FCFA la tonne* — soit près de *3 000 milliards de FCFA* de richesse naturelle potentielle. À l'échelle mondiale, le marché du thon transformé pèse *50 milliards de dollars, contre 15 milliards pour le thon non transformé. Deux géants économiques, en somme, dont le Gabon ne captait, jusqu'ici, qu'une miette : **1,6 million d'euros par an*, un peu plus d'un milliard de FCFA, versés par l'Union européenne en contrepartie de l'accès à ses eaux. Le contrat pouvait se résumer en une phrase, presque en une confidence : « Voici un milliard. Pêchez autant que vous voulez, ne nous rendez pas compte, et emportez le poisson où bon vous semble. » Pendant près de deux décennies, c'est exactement ce qui s'est passé. Signé en 2007, renouvelé mécaniquement à chaque échéance, l'accord a survécu à tout — sauf à un président décidé à en faire un cas de souveraineté.
L'échec du premier round : quand l'Europe joue la montre : L'arrivée à terme du protocole le *28 juin 2026* aurait dû, selon la routine européenne, déboucher sur un renouvellement éclair, comme en 2015, comme en 2021. Bruxelles s'y attendait visiblement : la pratique, dans ces négociations dites de partenariat, est de présenter aux pays tiers un texte inchangé et de traiter toute contestation comme un incident de parcours. Mais le premier round de discussions a achoppé, et les indiscrétions de Libreville sont accablantes pour la partie européenne. Face aux demandes gabonaises de révision substantielle, l'UE aurait fait le pari de la prolongation — escomptant que l'échéance du 28 juin forcerait le Gabon à signer dans la précipitation, faute d'alternative. Une lecture qui confond habitué et partenaire. L'expédient n'a pas fonctionné : plutôt que d'accepter un statu quo jugé « très très défavorable », le chef de l'État, le général *Brice Clotaire Oligui Nguema, a laissé le protocole expirer. *Pas de pêche tant que les clauses ne sont pas revues. Cette fermeté, rare dans l'histoire des accords de pêche UE-Afrique, constitue le vrai événement du dossier.
Le nouveau paradigme : du permis de pêche à la filière économique : Ce que le Gabon demande désormais n'est plus une meilleure redevance. C'est un changement de modèle, articulé autour de deux exigences non négociables. Premièrement, le débarquement. Le poisson pêché dans les eaux gabonaises devra être débarqué sur le sol gabonais avant tout export vers l'Europe. Les retombées sont triples : création de véritables quais d'accueil pour les grands chalutiers, amélioration mécanique du PIB national — la valeur ajoutée du débarquement et du transit serait comptabilisée à Libreville et non dans les ports étrangers — et, corollaire immédiat, une baisse des prix du poisson sur le marché local, aujourd'hui pénalisé par l'absence d'approvisionnement domestique. Deuxièmement, la transformation. En exigeant que le poisson soit transformé sur place, le Gabon vise la partie la plus rentable de la filière : celle des 50 milliards de dollars, et non celle des 15. Conserver à l'export le thon entier ou semi-entière, c'est exporter les emplois avec. Le gabegie actuelle fait travailler les conserveries européennes avec du poisson africain. Le nouveau paradigme inverse le flux : ce sont des milliers d'emplois gabonais — dans la conserverie, la logistique, la froid, la maintenance navale — qui doivent naître, au détriment mécanique de la filière pêche outre-mer de l'Union.
Le droit au respect de la souveraineté économique : Il convient de saluer, au passage, la constance du ministre de la Pêche, *Aimé Martial Massamba*, et du Gouvernement dans ce dossier : face aux pressions diplomatiques et aux habitudes bien ancrées, ils ont maintenu la ligne fixée par le président. Au-delà du Gabon, l'affaire a valeur de précédent. Les accords de pêche de l'UE avec les pays ACP ont longtemps fonctionné sur une asymétrie assumée : des redevances symboliques contre des ressources réelles. Si Libreville obtient débarquement et transformation obligatoires, ce ne sera plus un accord de pêche que l'Europe aura signé, mais une charte de développement industriel — et d'autres capitales africaines regarderont.
Le deal de 2007 se lisait : un milliard contre tout. Le deal de 2026, lui, devra se lire autrement : le poisson reste d'abord chez lui. L'ouverture des négociations validée le 18 septembre 2026 n'est donc pas une simple procédure administrative. C'est la première fois que le Gabon s'assoit à la table non comme un loueur de ses eaux, mais comme le propriétaire de sa richesse.
