Silamgate? Africa Intelligence révèle l'empire construit par Solon, l'ancien patron français du Silam, autour du système d'écoute national
Jean-Charles Solon, de la DGSE au business des télécoms gabonais. Treize ans de Jean-Charles Solon à la tête du Silam et les interrogations sur son écosystème d'affaires de sous-traitances
C 'est une page de 58 ans d'histoire du renseignement gabonais qui s'est tourné le 10 mars 2026, le président Brice Clotaire Oligui Nguema avait reçu le Français Jean-Charles Solon pour mettre fin à ses fonctions à la tête du Silam, le système stratégique d'écoute téléphonique et d'interception des communications électroniques de la présidence. Pour la première fois depuis sa création en 1968, le SILAM — Système d’Interception et de Localisation des Appels Mobiles — passe sous direction entièrement gabonaise avec la nomination du général Bernard Gnamankala. Au-delà du symbole souverainiste, ce départ rouvre un dossier sensible : celui de l'écosystème économique bâti autour du Silam pendant treize ans de gestion française, un militaire de la DGSE devenu pilier de l'ancien système.
Jean-Charles Solon occupait ce poste depuis 2012, succédant à d'autres responsables étrangers qui ont longtemps supervisé ce dispositif stratégique au cœur de l'appareil sécuritaire de l'État. Ancien militaire de l'armée de terre passé par les services techniques de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), aujourd'hui fonctionnaire gabonais à part entière, il est décrit comme le maître des écoutes à Libreville. Sous sa direction, le Silam, créé dans les années 1980 sous l'égide des services secrets français (le SDECE, aujourd'hui DGSE), est devenu une véritable pieuvre technologique, omniprésente dans le quotidien des Gabonais. Héritier du Cedoc, il est responsable de la collecte et de l'analyse des informations stratégiques liées à la sécurité nationale, avec des capacités permettant notamment une surveillance stratégique des câbles télécoms sous-marins au large des côtes d'Afrique centrale.
La double casquette : juge et partie du télécoms L'anomalie institutionnelle est actée en Conseil des ministres du 1er août Z2019. Jean Charles Solon est nommé membre du Conseil de régulation de l'Arcep Gabon, en remplacement de l'honorable Emmanuel Idoundou, démissionnaire. Dès lors, il cumule : Le renseignement opérationnel : gestion quotidienne du Silam, centre d'interception. La régulation : membre du Conseil de l'Autorité de régulation des communications électroniques et de la Poste (Arcep). Le patrimoine numérique : membre du conseil d'administration de la Société de patrimoine des infrastructures numériques (SPIN), entreprise chargée de commercialiser les infrastructures numériques déployées par l'Aninf. C'est cette triple position qui, selon l'analyse développée par Africa Intelligence et reprise par la presse locale, aurait permis de bâtir autour de cette administration un véritable écosystème de sociétés partenaires et de sous-traitance qu'il contrôlait. Une architecture où l'homme qui écoute le réseau est aussi celui qui régule le marché et valorise ses infrastructures. À ce jour, aucune liste officielle de ces sociétés n'a été publiée. Le caractère sensible du Silam, couvert par le secret défense, rend l'accès aux marchés publics quasi impossible à auditer.
La double casquette : juge et partie du télécoms L'anomalie institutionnelle est actée en Conseil des ministres du 1er août Z2019. Jean Charles Solon est nommé membre du Conseil de régulation de l'Arcep Gabon, en remplacement de l'honorable Emmanuel Idoundou, démissionnaire. Dès lors, il cumule : Le renseignement opérationnel : gestion quotidienne du Silam, centre d'interception. La régulation : membre du Conseil de l'Autorité de régulation des communications électroniques et de la Poste (Arcep). Le patrimoine numérique : membre du conseil d'administration de la Société de patrimoine des infrastructures numériques (SPIN), entreprise chargée de commercialiser les infrastructures numériques déployées par l'Aninf. C'est cette triple position qui, selon l'analyse développée par Africa Intelligence et reprise par la presse locale, aurait permis de bâtir autour de cette administration un véritable écosystème de sociétés partenaires et de sous-traitance qu'il contrôlait. Une architecture où l'homme qui écoute le réseau est aussi celui qui régule le marché et valorise ses infrastructures. À ce jour, aucune liste officielle de ces sociétés n'a été publiée. Le caractère sensible du Silam, couvert par le secret défense, rend l'accès aux marchés publics quasi impossible à auditer.
Quatre risques structurels présumés Sans préjuger de faits qui pourraient relèver d'une enquête judiciaire, la configuration décrite soulève, en économie de la régulation, quatre risques classiques. 1. Conflit d'intérêts La définition est simple : une situation où une personne chargée d'une mission d'intérêt général a un intérêt personnel qui pourrait influencer la manière dont elle exerce ses fonctions. En siégeant à l'Arcep tout en dirigeant le centre qui impose des contraintes techniques aux opérateurs (obligations d'interception légale, homologation d'équipements, accès aux datacenters), le risque est celui d'une capture du régulateur par le régulé, ou inversement. 2. Délit d'initié présumé Au sens pénal gabonais et français, le délit d'initié suppose l'usage d'une information privilégiée non publique pour obtenir un avantage. Or, le patron du Silam dispose par nature de l'information la plus privilégiée qui soit : état du trafic national, projets de câbles, failles de sécurité des opérateurs, calendrier des appels d'offres de l'Aninf et de la SPIN. L'hypothèse théorique serait que cette asymétrie d'information puisse bénéficier à des sociétés partenaires informées avant le marché. 3. Hasard moral (Moral Hazard) C'est le risque que l'agent, assuré de son impunité du fait de sa position incontournable, adopte un comportement plus risqué. Pendant treize ans, Jean-Charles Solon a bénéficié d'un statut unique : coopérant français, fonctionnaire gabonais à part entière, et protégé à la fois par Libreville et Paris, jusqu'à ce que, selon Le Confidentiel du Gabon, il perde son plus précieux bouclier : le soutien de la France et soit suspecté de « double jeu ». Cette assurance politique peut conduire à multiplier les activités privées connexes sans crainte de contrôle. 4. Sélection adverse (Adverse Selection) Sur le marché de la sous-traitance sécurité-télécoms, les donneurs d'ordres gabonais (présidence, Arcep, Aninf) ne peuvent pas évaluer la qualité réelle des prestataires proposés. Si le filtre est contrôlé par un seul acteur, le marché attire mécaniquement les entreprises qui ont un lien avec lui, au détriment d'entreprises potentiellement plus compétentes mais non affiliées. On assiste à une éviction des meilleurs par les plus proches.
Une fin de règne qui ouvre la voie aux audits La décision d'Oligui Nguema met fin à l'influence du coopérant français qui y aurait passé treize ans à la direction de ce service stratégique. Elle est présentée par Mediaposte Gabon comme un renforcement de la souveraineté gabonaise. Reste à savoir si la nouvelle direction du Silam, désormais confiée au général Gnamankala, procédera à un audit des marchés passés entre 2012 et 2026, des conventions entre le Silam, l'Arcep et la SPIN, et des participations directes ou indirectes d'acteurs français et gabonais dans les sociétés de services télécoms, de cybersécurité et d'intégration réseau qui ont opéré sur le territoire.
Interrogé par notre rédaction, l'entourage de Jean-Charles Solon n'a pas souhaité réagir à ce stade. L'intéressé jouit de la présomption d'innocence. Aucune poursuite pour conflit d'intérêts, délit d'initié, ou favoritisme n'a à ce jour été annoncée publiquement par le parquet de Libreville.
